Expositions

Art Brussels célèbre sa 40e édition

La traditionnelle foire bruxelloise d’art contemporain se renouvelle en accueillant jusqu’à dimanche au Parc des expositions Brussels Expo, à côté de l’Atomium, un nombre élargi de galeries et quelques nouveautés.

Avec 176 galeries cette année contre 152 l’an dernier, le nombre d’exposants à Art Brussels a grimpé de 15%, une croissance remarquable qui témoigne de la détermination de la foire à aller de l’avant, alors que la menace d’un relèvement de la TVA de 6% à 21% sur les œuvres d’art, actuellement envisagé par le gouvernement fédéral, met sérieusement en danger l’équilibre de l’ensemble du marché de l’art en Belgique, réputé jusqu’ici très dynamique. On peut facilement imaginer les conséquences désastreuses que générerait une telle mesure sur le marché belge – sans compter les retombées indirectes qu’entraînerait la chute du marché de l’art sur d’autres secteurs de l’économie – alors que dans les pays voisins comme la France et le Luxembourg, la TVA sur le secteur artistique est fixée respectivement à 5,5% et 7%. Puissent les instances politiques belges réaliser, avant qu’il ne soit trop tard, à quel point cette vision à si court terme impacterait négativement l’économie du pays.

Quoi qu’il en soit, l’ambiance de la foire est comme à l’accoutumée chaleureuse, exposants et artistes se montrant heureux d’être là, malgré le froid glacial qui règne à Bruxelles en cette fin avril. Art Brussels jouit en effet, et à juste titre, d’une réputation de foire conviviale, où l’on peut croiser les artistes dans les allées ou sur les stands et discuter avec eux de leur travail.

Installée depuis l’an dernier dans les halls historiques des palais 5 et 6 de Brussels Expo édifiés en 1935, la foire est articulée en quatre secteurs. Réparti entre les deux bâtiments, le secteur principal « Prime » regroupe 119 galeries présentant les créations récentes d’artistes confirmés. Dans le palais 6, le secteur « Invited » (9 exposants) permet à de jeunes galeries de profiter de la plateforme de la foire à des conditions très avantageuses, leur offrant une visibilité généralement inaccessible aux galeries débutantes, tandis que le secteur « Discovery » (35 exposants) invite, comme son nom l’indique, à découvrir le travail d’artistes émergents, grâce là aussi au tarif préférentiel concédé aux galeries qui prennent le risque commercial de les exposer. Cette stratégie permet à la foire de conserver une certaine fraîcheur, en ménageant des surprises et des découvertes pour les collectionneurs et les institutionnels, et en offrant aux visiteurs la possibilité d’acquérir des œuvres à des prix plus abordables que celles d’artistes confirmés. Dans le palais 5, le secteur « Rediscovery », enfin, rassemble 11 galeries mettant à l’honneur des artistes du XXe siècle oubliés ou trop peu valorisés. Le parcours « Solo » réunit les expositions monographiques proposées par une petite trentaine de galeries à travers la foire.

Deux nouveaux prix sont venus s’ajouter cette année au Discovery Prize et au Solo Prize qui récompensaient déjà exposants et artistes. Le Rediscovery Prize récompensera désormais la meilleure galerie du secteur et ses artistes, et l’Invited Prize garantira à la galerie lauréate une place dans le secteur Discovery de la prochaine édition.
Par ailleurs, la foire inaugure avec cette édition le projet « Art for the City », un programme d’art public pour lequel les galeries participant à Art Brussels ont été invitées à soumettre des propositions d’œuvres monumentales, parmi lesquelles le jury a fait une première sélection de 14 œuvres, exposées actuellement devant le palais 5. La lauréate désignée durant la foire – Marion Verboom avec Tectonie (galerie Lelong) – sera invitée par la Ville de Bruxelles à créer une œuvre destinée à l’espace public dans un lieu qui reste à déterminer.

Que voir à Art Brussels ?
Pour ma part, j’ai retenu dans le secteur « Discovery » le travail de trois artistes issus du continent africain présentés par la galerie parisienne Afikaris : les œuvres sur textile ou sur papier et les photographies peintes aux codes de couleurs et motifs récurrents du Burkinabé Saïdou Dicko, les pastels et peintures très expressives du Camerounais Salifou Lindou et les belles encres du Marocain Omar Mahfoudi. Dans Discovery également, à la galerie The Drawing Room, on verra les dentelles de papier découpé en couches superposées du Philippin Vermont Coronel Jr.

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Vermont Coronel Jr, galerie The Drawing Room

Dans le même hall 6, mais dans le secteur « Prime », la galerie Bradwolff & Partners présente une installation d’herman de vries qui témoigne de l’aptitude de l’artiste néerlandais à transfigurer les objets qu’il recueille dans la nature en œuvres poétiques.

herman de vries, journal de la gomera, 1996-1997, bradwolff & partners

herman de vries, gavdos : 2016-2018, bradwolff & partners

La Patinoire Royale montre une installation d’Alice Anderson, Spiritual Machines, dont le titre fait référence au livre du pionnier de l’intelligence artificielle Ray Kurzweil, The Age of the Spiritual Machines. Réalisées à partir d’objets technologiques recyclés et de câble de cuivre, les sculptures évoquent de nouvelles divinités qu’aurait engendrées l’ère anthropocène.

Alice Anderson, Spiritual Machines, 2014-2024, La Patinoire Royale

La galerie C expose une série de dessins de la jeune Française Solène Rigou dont le travail focalisé sur la représentation des mains fait preuve d’une grande maîtrise et d’un sens de la composition très abouti.

Solène Rigou, « Nico » / « Jeanne », 2023, galerie C

La galerie portugaise Foco propose un solo show de la jeune Française Pauline Guerrier dont les grands panneaux de toile de jute brodés de coton et de soie, les marqueteries de paille et les sculptures de verre créent un univers coloré très séduisant.

Pauline Guerrier, galerie Foco

Dans le hall 5, le stand de la galerie bruxelloise QG expose de monumentales toiles monochromes d’Olivier Mosset entourant une sculpture de Richard Long.

Richard Long / Oliver Mosset, QG gallery

Exposées chez Greta Meert, les œuvres d’Edith Dekyndt résultent souvent d’expérimentations sur les matières organiques, comme ces toiles de la série Underground dont la dégradation conséquente à leur enfouissement dans la terre a dessiné des paysages aux contours incertains, d’une grande poésie. Le stand présente aussi un très beau triptyque de Pieter Vermeersch.

Edith Dekyndt, série Underground, 2023, galerie Greta Meert

Edith Dekyndt, Three in the Attic / Alice in Acidland, 2024, Greta Meert

Pieter Vermeersch, Untitled, 2024, Greta Meert

En face, la galerie Rodolphe Janssen expose une grande toile des frères jumeaux Gert & Uwe Tobias dont les œuvres s’inspirent des traditions et de la mythologie de leur Transylvanie natale. On peut voir aussi un bel ensemble de céramiques aux formes étranges de la Taïwanaise installée en France Han-Chiao.

Gert & Uwe Tobias, Untitled, 2024, galerie Rodolphe Janssen

Han-Chiao, poteries en grès noir, galerie Rodolphe Janssen

Chez Nathalie Obadia, on retrouve l’univers mystérieux de Sophie Kuijken et ses portraits composites.

Sophie Kuijken, P.L.P.I., 2023, galerie Nathalie Obadia

À l’extérieur du stand Ceysson & Bénétière sont exposées une toile de Lionel Sabatté recouverte de « pigments ancestraux » comparables à ceux utilisés à Lascaux, et une belle composition d’Yves Zurstrassen.

Lionel Sabatté, Tree structure, 2024, Ceysson & Bénétière

Yves Zurstrassen, 22 06 16 Enigma, 2022, Ceysson & Bénétière

Le passionnant artiste néerlandais installé en Belgique Mark Manders est depuis la fermeture de la galerie anversoise Zeno X représenté par Xavier Hufkens, qui propose également un solo show du jeune peintre allemand Constantin Nitsche. Le stand abrite une intéressante sculpture de Daniel Buren.

Mark Manders, Xavier Hufkens

Daniel Buren, Voir Double – Travaux situés – Rouge Signal, 2009, Xavier Hufkens

Chez Lelong, on retrouve les sculptures de Jaume Plensa, mais aussi ses collages, les sculptures et dessins de David Nash, et les encres de Barthélémy Toguo.

Jaume Plensa, Agata, 2023, galerie Lelong

Barthélémy Toguo, 2022-2023, galerie Lelong

La galerie Almine Rech expose le précieux travail de Joël Andrianomearisoa. L’artiste malgache installé en France s’appuie sur les techniques artisanales de son pays pour développer ses projets artistiques dans lesquels le textile et les matières naturelles tiennent une large place.

Joël Andrianomearisoa, Dans la délicatesse fébrile de la nuit, 2024, Almine Rech

Chez Nosbaum Reding, on peut voir un portrait réalisé par le Belge Stefaan De Croock avec du bois recyclé provenant de chantiers de démolition.

Stefaan De Croock, Portrait R III 24, 2024, Nosbaum Reding

Le Français Martin Belou, qui vit entre Marseille et Bruxelles, utilise lui aussi des matériaux modestes ramassés au gré de ses déambulations pour concevoir ses sculptures délicates. Chez Catherine Issert, il expose une série d’œuvres composées de calebasses, de coquillages et de corail.

Martin Belou, Venus, 2024, Catherine Issert

Avec Peter Buggenhout, en revanche, la récupération prend des formes plus brutales. Sa sculpture monumentale installée sur le stand de la galerie Axel Vervoordt, constituée d’une accumulation de déchets savamment orchestrée évoquant la destruction, la ruine et le chaos, interroge l’état du monde.

Peter Buggenhout, On Hold #14, 2019, Axel Vervoordt

Chez Meessen, qui fait désormais cavalier seul, les jolis nuages aux teintes pastel qui ornent la toile de la Vietnamienne installée en France Thu Van Tran sont en réalité l’effet du mélange de couleurs des agents défoliants utilisés par les Américains durant la guerre du Vietnam, dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui.

Thu Van Tran, Meessen

Vue de la galerie Meessen

La galerie Semiose expose des encres et des bronzes de Françoise Pétrovitch, ainsi que les sculptures de Moffat Takadiwa (qui représente cette année le Zimbabwe à la biennale de Venise) faites de matériaux trouvés dans les décharges – surtout des déchets informatiques, des bouchons en plastique, des brosses à dents et des tubes de dentifrice, assemblés pour former de grandes tentures, œuvres qui reflètent ses préoccupations sur la consommation, le post-colonialisme et l’environnement.

Françoise Pétrovitch, Sentinelle, 2023, Semiose

Moffat Takadiwa, Pink Stone, 2024, Semiose

La galerie Papillon montre les créations récentes de l’artiste franco-marocain installé en Belgique Mehdi-Georges Lahlou, exposé l’an dernier à la Centrale for Contemporary Art à Bruxelles. Né en France d’une mère espagnole catholique et d’un père marocain musulman, Lahlou explore les contours et les contraintes de sa double culture et des normes de genre auxquelles elle le confine. Il utilise souvent l’allégorie de la grenade, à la fois fruit du paradis dans le Coran et arme de destruction, symbolique de violence.

Mehdi-Georges Lahlou, galerie Papillon

On conclura la visite par la galerie Richard Saltoun dans le secteur « Rediscovery » avec un bel ensemble d’œuvres de la sculptrice et céramiste belge Carmen Dionyse disparue en 2013.

Carmen Dionyse, Ceramics, 1960-2002, Richard Saltoun

Art Brussels
Brussels Expo, palais 5 et 6
Place de la Belgique 1
1020 Bruxelles
Du 26 au 28 avril 2024, de 11h à 19h.

Photo de titre : Vue de la QG Gallery, sculpture de Richard Long, toiles monochromes d’Olivier Mosset © Isabelle Henricot

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