Expositions, Instantanés

Art Basel 2018 rassemble les plus grands collectionneurs autour des stars du marché

Art Basel, c’est une collection de superlatifs : la plus importante des foires d’art moderne et contemporain, les plus grandes galeries internationales, les plus puissants – et les plus riches – collectionneurs du monde, les plus fortes valeurs du marché, les formats les plus exceptionnels… Toutes ces caractéristiques contribuent à faire de la manifestation bâloise un rendez-vous incontournable du monde artistique mais constituent en même temps une menace pour la survie des galeries de moyenne importance qui forment la base du marché.

On observe en effet un écart de plus en plus marqué entre les grandes galeries internationales qui concentrent, grâce à leurs ressources financières et organisationnelles largement supérieures, tous les grands noms du marché de l’art que s’arrachent aujourd’hui les acheteurs les plus fortunés, et les galeries moyennes défendant des artistes moins en vue, pour lesquelles, faute de disposer de moyens adaptés, la préparation de ces évènements ponctuels devenus essentiels à leur subsistance, s’apparente souvent à un défi de plus en plus difficile à relever. Se succédant aujourd’hui à un rythme effréné, les grandes foires mobilisent de la part des galeries un investissement considérable en temps et en énergie, compensé, pour les galeries les plus nanties, par la présence au sein de leur staff d’équipes spécialement dédiées à cette activité – un atout évidemment inaccessible aux galeries de moyenne taille. En outre, ces dernières sont également soumises à des prévisions de vente plus incertaines que leurs homologues internationales, les artistes qu’elles défendent ne faisant pas l’objet des mêmes escalades spéculatives et rendant de ce fait plus risqué l’investissement financier lié à des frais de participation très élevés. Or le rôle de soutien et de vitrine qu’offrent aux artistes émergents les galeries moyennes ou petites est essentiel pour alimenter le vivier dans lequel viennent puiser les grandes galeries.

Le rapport annuel publié pour 2017 par la banque suisse UBS, principal mécène d’Art Basel, montre qui si au début des années 2000, le marché des galeries était en pleine expansion, la courbe s’est inversée ces dernières années, soulignant les difficultés de plus en plus grandes auxquelles doit faire face ce secteur. Le phénomène est suffisamment inquiétant pour faire réfléchir tous les acteurs du monde de l’art.

Pour les visiteurs, cependant, Art Basel continue d’être une fête du regard, offrant l’opportunité de voir rassemblés, dans un espace relativement restreint, une accumulation exceptionnelle d’œuvres d’art de très haut niveau. Pour sa 49édition, la foire rassemble 290 galeries venues de 35 pays différents, dont 16 nouveaux exposants.

Le secteur Galleries proprement dit regroupe cette année 227 galeries, réparties sur deux niveaux dans le Hall 2 autour de l’atrium circulaire, les galeries les plus prestigieuses occupant le rez-de-chaussée, tandis que le 1erétage accueille un mélange de galeries renommées et d’autres (un peu) moins connues.
Aperçu en quelques images :

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Le secteur Unlimited dans le Hall 1, réservé aux œuvres de très grand format (installations, peintures et sculptures monumentales, vidéos, performances) et confié pour la septième fois au commissariat de Gianni Jetzer, s’avère cette année plutôt décevant. Parmi les 71 projets – un peu moins nombreux que l’année dernière et moins spectaculaires aussi (voir : http://www.parisartnow.com/franc-succes-pour-art-basel-2017/), on trouve un certain nombre de pièces anciennes dites « historiques » qui, pour quelques-unes d’entre elles, semblent avoir été ressorties du grenier, et des noms déjà bien connus mais dont les œuvres ne suscitent pas nécessairement beaucoup d’enthousiasme.

On retrouve ainsi Ai Weiwei avec une installation comportant 3 020 fragments de vases Ming décorés d’un motif de tigre. Pensée comme un hommage au travail collectif et anonyme des artisans qui les ont décorés, elle se veut aussi une métaphore du courage, symbolisé par le tigre, et de la fragilité de la vie, représentée par les céramiques brisées.

Ai Weiwei, Tiger, Tiger, Tiger, 2015, Lisson Gallery (au fond Josep Grau-Garriga, Hores de llum i de foscor, 1986, Galerie Nathalie Obadia / Salon 94) © Isabelle Henricot

Utilisant le même medium dans une approche participative, la performance Mend Piece, créée en 1966 par Yoko Ono, invite les visiteurs à s’asseoir autour d’une grande table recouverte de morceaux de porcelaine cassée et, à l’aide de colle, de scotch ou de ficelle, à recréer à partir de ces débris de nouvelles formes ou sculptures destinées à garnir les étagères placées autour de la pièce.

Yoko Ono, Mend Piece (Galerie Lelong version), 1966/2018, Galerie Lelong © Isabelle Henricot

Pour exprimer la nostalgie de sa jeunesse déjà lointaine, le Bulgare Nedko Sokalov a conçu des canapés aux couleurs vives en forme de caractères chinois qui constituent la phrase « le socialisme me manque, peut-être… ».

Nedko Solakov, I miss Socialism, maybe…, 2010, Galleria Continua © Isabelle Henricot

L’impressionnante sculpture en forme de globe recouvert de balles de Robert Longo dénonce l’usage abusif des armes dans le monde et les drames qui en découlent.

Robert Longo, Death Star II, 2017-2018, Metro Pictures / Thaddaeus Ropac © Isabelle Henricot

Avec son installation très poétique, Lee Ufan fait référence au rapport de l’homme à la nature et à l’industrie.

Lee Ufan, Relatum (Iron Field), 1969/1994/2018, Pace Gallery © Isabelle Henricot

Il y a beaucoup de vidéos parmi les projets présentés, malheureusement souvent trop longues pour qu’on puisse les voir en entier. Celle de Jon Rafman n’échappe pas à la règle mais ses images animées entraînent le spectateur, allongé dans une confortable chaise longue épousant la forme du corps, dans un sorte de rêve inquiétant, reflétant les possibles conséquences sur le psychisme humain de l’addiction aux nouvelles technologies et à internet.

Jon Rafman, Dream Journal 2016-2017, 2017, Spruth Magers © Isabelle Henricot

Les installations minimalistes de Fred Sandback et de Lygia Pape sont très réussies.

Dans le même esprit, il y a aussi les projections de lumière de James Turrell, qui interroge notre perception de l’espace, et la structure aux couleurs changeantes de Carlos Cruz-Diez.

On retiendra encore l’installation d’Alberto Burri Nero Cellotex dans laquelle l’artiste explore toutes les nuances du noir. Ou celle de Wolfgang Laib qui, avec des matériaux très simples (du bois et de la cire d’abeilles), évoque un voyage spirituel imprégné de sérénité.

Alberto Burri, Nero Cellotex, 1975-1987, Luxembourg & Dayan © Isabelle Henricot

Wolfgang Laib, You will go somewhere else, 1997-2005, Buchmann Galerie / Konrad Fischer Galerie / Galerie Thaddaeus Ropac/ Sperone Westwater © Isabelle Henricot

Quelques autres images d’Unlimited:

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Le bâtiment situé en face du Hall 1 abrite quant à lui le salon consacré au Design.

Art Basel s’étend également hors les murs avec le Parcours se déployant sur l’autre rive du Rhin, autour de la cathédrale qui domine la vieille ville. Les 22 interventions d’artistes réparties au long de cette promenade permettent, au fil de courtes étapes, de découvrir plusieurs très jolis musées dans lesquels une partie des œuvres sont installées pendant le temps de la foire. Parmi ces différents projets, on retiendra notamment le cabinet de curiosités de Paloma Varga Weisz installé dans le pavillon du Kirschgarten, les sculptures en laiton oxydé de Caroline Mesquita dans la Barfüsserkirche, le rocher défiant la gravité de Elmgreen & Dragset qui fait écho à la représentation d’un centaure, au musée de l’Antiquité, ou encore l’étonnante installation photographique d’animaux morts, par Thomas Struth, dans une église moderne. La proposition la plus marquante est sans doute la sculpture de Pierre Huyghe cachée dans la végétation bordant le fleuve, au pied de la cathédrale, qui représente une figure féminine dont la tête est formée de galettes de cire abritant de véritables abeilles. En créant des œuvres interdépendantes avec le milieu dans lequel elles sont placées, l’artiste propose d’observer comment elles se transforment et interagissent avec cet environnement.

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Comme toutes les foires de grande envergure, Art Basel a ses satellites. À Bâle, on en compte au moins trois : Liste, Volta et Scope se tiennent pendant la même semaine et réunissent des galeries présentant des artistes émergents [ je n’ai pu voir que la première, Liste, installée dans les anciennes brasseries Warteck et réputée être le principal tremplin vers Art Basel ].

Quelques images de Liste :

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La visite de ces divers sites constitue un véritable marathon car la foire n’est ouverte au public que quatre jours (du jeudi au dimanche) – les deux jours précédents étant réservés aux VIP – et la plupart des visiteurs ne restent pas plus de deux ou trois jours (le tarif habituel des chambres d’hôtel est multiplié par trois ou par quatre pendant la durée de la foire, ce qui n’encourage pas à traîner trop longtemps…).

À cela s’ajoute enfin un programme foisonnant d’expositions dans les musées de la ville :

– La merveilleuse Fondation Beyeler, située dans le faubourg de Riehen, présente en parallèle des œuvres de Francis Bacon et d’Alberto Giacometti. Même si les puissantes figures de Bacon semblent quelque peu écraser les frêles silhouettes de Giacometti, l’exposition est magnifique et se poursuit jusqu’au début du mois de septembre.

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« Giacometti – Bacon »
Fondation Beyeler
Baselstrasse 101
CH-4125 Riehen/Basel
Tous les jours de 10h à 18h (le mercredi jusqu’à 20h)
Jusqu’au 2 septembre 2018

– Au Kunstmuseum, on peut voir notamment, en marge de la très belle collection permanente, deux expositions [que je n’ai pas eu le temps de visiter] consacrées aux artistes afro-américains Sam Gilliam, dont une installation est également présentée à la foire dans la section Unlimited, et Theaster Gates, dont on peut voir aussi plusieurs œuvres dans la section Galleries.

Sam Gilliam, Untitled, 2018, présenté par la galerie David Kordansky à Unlimited, Art Basel © Isabelle Henricot

Sam Gilliam, “The Music of Color, 1967-1973”
et
Theaster Gates, “Black Madonna”
Kunstmuseum Basel
St. Alban-Graben 16
CH-4010 Basel
Du mardi au dimanche, de 10h à 18h (le jeudi jusqu’à 20h)
Jusqu’au 30 septembre 2018 (Sam Gilliam) et jusqu’au 21 octobre 2018 (Theaster Gates)

–  Au Schaulager, enfin, se tient jusqu’à la fin du mois d’août, une magistrale rétrospective consacrée à l’artiste américain Bruce Nauman. Beaucoup de vidéos également, il faut prévoir du temps… L’exposition sera montrée ensuite au Moma, à New York. [La prise de photographies y étant interdite, je n’ai malheureusement pas d’images à montrer].

Bruce Neuman
« Disappearing Acts »
Schaulager / Laurenz Foundation
Ruchfeldstrasse 19
CH-4142 Münchenstein/Basel
Du mardi au dimanche de 10h à 18h (le jeudi jusqu’à 20h)
(Horaires susceptibles de changer les jours fériés ; consulter le site www.schaulager.org)

De quoi permettre à ceux qui n’auraient pas pu venir à Bâle cette semaine de se rattraper cet été…

« Art Basel 2018 »
Messe Basel
Messeplatz 10
CH-4005 Basel
Jusqu’au dimanche 17 juin, de 11h à 19h

Photo de titre : Yayoi Kusama, Pumpkin, 2009 / Flowers That Bloom Tomorrow L, 2010 / The Season Came With Tears, 2015, Victoria Miro © Isabelle Henricot

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